Face à l’urgence côté producteurs, accentuée par l’été catastrophique qu’ils viennent de traverser, le fondateur de « C’est qui le patron ?! » appelle le Parlement et le Gouvernement à lui trouver sans attendre un nouveau véhicule.
Par Nicolas Chabanne, fondateur de « C’est qui le patron ?! – La marque du consommateur » (*)
Il y a dix ans, des dizaines de familles d’éleveurs laitiers de l’Ain perdaient de l’argent chaque jour en travaillant. Avec elles, nous avons posé aux Français une question devenue une marque : c’est qui le patron ?! Et s’il revenait au consommateur de fixer le prix ? Il en est sorti une brique de lait dont le cahier des charges – la rémunération du producteur d’abord – est voté par ceux qui l’achètent, et repose sur une garantie vérifiable.
Dix ans plus tard, cette brique est la plus consommée de France hors marques de distributeurs, plus de 15 millions de consommateurs soutiennent la démarche, et des milliers de familles de producteurs sont justement rémunérées partout en France. La démonstration tient en une phrase : pour quelques euros par an, un consommateur bien informé sauve des fermes. À l’heure où la souveraineté alimentaire est redevenue une question centrale, c’est une perspective qu’il serait coupable de laisser passer.
Le 14 août, c’est l’entrée de cette garantie dans la loi qui s’est arrêtée, sur une question de procédure. Le Conseil constitutionnel a rayé de la loi d’urgence agricole son article 55, non parce qu’il serait contraire à la Constitution, mais parce qu’il n’avait pas sa place dans ce texte. Le juge n’a pas dit que la mesure était mauvaise : il a dit qu’elle était mal placée. Personne ne conteste au Conseil sa mission de veiller à la cohérence des lois. Mais la décision est sévère, et elle est difficile à expliquer à ceux qui ont porté cette mesure : elle revient à considérer qu’une règle sur la rémunération des producteurs n’a pas de lien, même indirect, avec une loi née de l’urgence agricole, dont le revenu paysan est pourtant le cœur. Ce jour-là, deux acteurs ont perdu quelque chose : le producteur, que cet article protégeait, et le consommateur, qui l’avait écrit.
Ce que perdent les producteurs
L’article 55 ne créait ni taxe ni norme de production. Il posait une règle de loyauté élémentaire : celui qui affirme, sur un emballage ou dans une publicité, qu’un produit assure une « juste rémunération » des agriculteurs doit rendre aisément accessible la preuve de ce qu’il avance, à commencer par le prix de base payé au producteur. Ce n’est pas une exigence théorique : dans le rayon du lait, nous, consommateurs, avons pu constater que huit briques sur dix se réclament d’un soutien au monde agricole sans nous donner cette information. Trois Français sur quatre estiment d’ailleurs manquer d’information sur la part du prix qui revient réellement au producteur. Ces promesses invérifiables trompent le consommateur, font une concurrence déloyale aux démarches sincères et diluent la valeur des centimes que des millions de Français acceptent de payer en plus pour que l’argent arrive jusqu’aux fermes. Car tout est là : la responsabilité du consommateur face à la crise agricole ne peut s’exercer que si l’étiquette dit vrai. Sans contrôle des allégations, ce n’est pas une contrainte qui manque : c’est la condition de la confiance. Les seuls à y gagner sont ceux qui promettent sans payer.
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Ce que perdent les consommateurs
Cet article avait une histoire, et elle est peut-être inédite sous la Ve République : un article de loi écrit par des consommateurs, puis proposé aux parlementaires. Des élus de plusieurs bancs l’ont porté et défendu. L’Assemblée nationale l’a adopté le 30 mai. Au Sénat, il a fallu tout recommencer : l’article a été supprimé en commission, un amendement du Gouvernement a même proposé d’en réécrire le contenu sur un tout autre sujet. Nous avons repris notre bâton de pèlerin – auditions, compromis avec les rapporteurs sur la durée de l’expérimentation et sur l’accessibilité de l’information – jusqu’au vote de la loi, le 22 juillet, avec notre amendement citoyen. Ce que des consommateurs ont conquis en trois mois de mobilisation, une question de procédure sévèrement interprétée l’a suspendu.
Remettre cette transparence à sa place, et vite
La solution ne demande rien à personne : il suffit de loger l’article là où il aura sa place. L’amendement existe. Il a été écrit, expertisé, amendé, voté par l’Assemblée puis par le Sénat. Il ne lui manque qu’un texte, dûment relié à son objet, puisqu’il le faut. Première proposition de loi transpartisane venue, prochain texte sur la consommation ou l’alimentation : nous prendrons le premier véhicule, et nous appelons les députés, les sénateurs et le Gouvernement, sur tous les bancs, à nous y aider. Chaque mois perdu est un mois de plus où l’on pourra promettre aux Français une juste rémunération sans jamais la payer.
D’ici là, nous continuerons de faire ce que la loi n’impose pas encore : afficher, prouver, publier, permettre à ceux qui consomment de savoir où va leur argent et à quoi il sert. Mais une marque ne protège que ses clients ; la loi protège tout le monde. C’est toute la différence entre un produit et la République. Dix ans après, notre question attend encore sa vraie réponse : le patron, ce doit être nous, producteurs et consommateurs réunis.
(*) Nicolas Chabanne est un entrepreneur français né le 11 juillet 1969 à Moulins, dans l’Allier. Il est notamment connu pour avoir créé plusieurs initiatives destinées à rapprocher consommateurs et producteurs, parmi lesquelles Le Petit Producteur, « Les Gueules Cassées » et surtout « C’est qui le Patron ?! – La Marque du Consommateur ».
Il passe une partie de son enfance à Madagascar, avant de revenir en France. Après un bac littéraire obtenu à Carpentras, il étudie à la Faculté de lettres à la Sorbonne pendant quatre ans, sans obtenir le moindre diplôme. Il se tourne ensuite vers la communication territoriale, notamment dans le Vaucluse, et multiplie parallèlement les projets entrepreneuriaux.
Son parcours est marqué très tôt par la volonté de trouver des solutions concrètes à des situations économiques qu’il juge absurdes. En 2009, il crée ainsi « Le Petit Producteur », une démarche qui met directement en avant sur les emballages l’identité des agriculteurs à l’origine des produits.
En 2013, il lance « Les Gueules Cassées », destiné à lutter contre le gaspillage alimentaire en permettant la commercialisation de fruits, légumes et autres produits écartés des circuits traditionnels pour des défauts d’apparence. La démarche rencontre un important écho en France et à l’étranger et contribue à faire évoluer le regard porté sur les produits dits « moches ».
Mais c’est en 2016, dans un contexte de profonde crise du secteur laitier, que Nicolas Chabanne lance l’initiative qui va le faire connaître du grand public : « C’est qui le Patron ?! ».
Le principe est inédit : demander directement aux consommateurs de définir, à travers un questionnaire, le cahier des charges d’un produit et le niveau de rémunération qu’ils souhaitent garantir aux producteurs. La première brique de lait bleue arrive dans les magasins à la fin de l’année 2016. Elle connaît rapidement un succès exceptionnel.
Au fil des années, la démarche s’étend à de nombreux produits alimentaires : beurre, œufs, yaourts, fromages, jus de fruits, pommes de terre, fruits et légumes, entre autres. La marque repose également sur une coopérative de consommateurs qui participent aux décisions, rencontrent les producteurs, vérifient le cahier des charges et contribuent directement au développement des produits.
En décembre 2024, Nicolas Chabanne a choisi de léguer toutes les actions de ses entreprises, dont « C’est qui le Patron ?! » à une fondation dont l’unique objet est le soutien et la protection des producteurs. Il lance également « Les entreprises de partage », afin de promouvoir ce modèle d’entreprises différent.
En 2026, la coopérative rassemble environ 17 000 sociétaires, emploie une quarantaine de salariés et propose une vingtaine de produits. Environ un Français sur quatre achète désormais au moins l’un de ses produits.
Nicolas Chabanne défend depuis l’origine une idée simple : le consommateur dispose, par son acte d’achat, d’un pouvoir économique capable de modifier la répartition de la valeur et d’améliorer la rémunération des producteurs. Cette philosophie repose sur la transparence, la participation collective et la volonté de montrer qu’un modèle économique peut fonctionner tout en donnant davantage de valeur à celles et ceux qui produisent l’alimentation.
Personnalité régulièrement invitée dans les médias et dans les débats consacrés à l’agriculture, à l’alimentation et au pouvoir des consommateurs, Nicolas Chabanne plaide aujourd’hui pour une juste rémunération des agriculteurs, davantage de transparence sur les prix payés aux producteurs et une mobilisation directe des citoyens pour préserver la production agricole française.
Tout cela rendu possible grâce à la conviction que des millions de décisions individuelles de consommateurs peuvent, lorsqu’elles se rejoignent, devenir une force économique collective capable de transformer les règles du marché.
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