Rémunération généreuse contre travail acharné : pourquoi de nombreux jeunes Français parient sur l’eldorado australien

, Rémunération généreuse contre travail acharné : pourquoi de nombreux jeunes Français parient sur l’eldorado australien

L’ENQUÊTE DU DIMANCHE. Pour 7 000 euros par mois, de jeunes Français sont prêts à trimer à l’autre bout du monde. Un nouveau rêve qui en dit long.

En France, ils étaient collègues chez McDonald’s, étudiants, stewards, diplômés en commerce ou en pharmacie. En Australie, ils sont pilotes d’engin, techniciens de maintenance, conducteurs de poids lourd… et ils gagnent très bien leur vie. Gilet fluo sur le dos et gouttes de sueur perlant sous le casque jaune, ces Français racontent sur les réseaux sociaux leur quotidien dans les mines australiennes de fer, d’or, de nickel ou de lithium, où ils se tuent à la tâche. Parmi ces profils, les jeunes de banlieue sont surreprésentés. Seraient-ils les pionniers d’une nouvelle ruée vers l’or ?

Ces aventuriers de moins de 35 ans bénéficient d’un PVT, ou permis vacances-travail, valable jusqu’à trois ans. Selon les chiffres officiels, l’Australie a accordé 254 905 visas PVT entre 2024 et 2025, un record (+ 31 % en un an). Près de 35 000 Français en auraient obtenu un. L’Hexagone est le deuxième pays à en bénéficier le plus, après le Royaume-Uni. Et, cette année, le phénomène s’accélère.

Outre la livraison chez Uber Eats, le travail à la mine est l’un des emplois les plus ciblés par les jeunes en PVT. Car il est l’un des plus rémunérateurs. Sans aucune qualification, faire le ménage ou la cuisine sur un site minier, cela rapporte jusqu’à 3 000 euros par mois. Pour gonfler ses revenus, on peut en outre passer des « tickets », des sessions payantes de quelques jours pour se former à telle machine ou à tel outil.

Douze heures de travail par jour, sept jours sur sept

Lina, 24 ans, a passé son permis poids lourd en une semaine, moyennant 700 euros. Elle conduit des engins de 50 tonnes dans une mine. « Je charge des rocs sur la machine, explique la jeune femme originaire de Gennevilliers, dans les Hauts-de-Seine. Les femmes sont facilement embauchées car réputées plus “safe” que les garçons pour la conduite des poids lourds. » Nourrie, logée et blanchie dans un camp proche de la mine, elle gagne près de 7 000 euros par mois. « Je ne dépense rien, je mets tout de côté. Mes seuls frais sont les 700 euros mensuels que me coûte ma chambre à Perth. » Cette ville de l’ouest de l’Australie est devenue le petit camp de base des Français travaillant dans les mines.

Comme Lina, ces recrues surnommées « Fifo » (« fly in, fly out ») s’envolent de Perth pour le nord, à deux heures d’avion, dans des zones désertiques où les attend un camp moderne qui jouxte la mine. Le plus souvent, ils travaillent deux semaines à un rythme très soutenu (douze heures par jour, sept jours sur sept) et se reposent une semaine. La journée, physique, commence à l’aube et finit vers 17 heures. C’est l’inverse pour le service de nuit, mieux payé.

À la fin de leur rotation, les mineurs n’ont que trois heures devant eux avant de dormir. Ils peuvent profiter d’une salle de sport… à condition d’en avoir l’énergie. La chaleur locale les épuise vite. « Mentalement, il faut être fort, assure Lina, qui nous appelle pendant sa pause dîner, vers 17 h 30, chez elle. Je m’accroche en pensant à l’argent. »

Sonny, 29 ans, a suivi à peu près le même parcours que Lina. Venu en Australie en 2024 pour perfectionner son anglais après un master en achats, il a commencé en bas de l’échelle comme « utility », employé de ménage et aide en cuisine. Avant d’obtenir un ticket pour conduire un dumper, énorme camion-benne. Sur un rythme d’enfer, il gagnait, lui aussi, jusqu’à 7 000 euros par mois, avant son retour en France. « C’est très dur mentalement, confirme-t-il. Je ne connais personne en mine qui n’en a pas marre. »

« Ce n’est pas fait pour tout le monde, abonde Chris, Parisien de 28 ans et assistant d’un jumbo, une machine géante qui perce la roche. Il y a beaucoup de poussière, c’est sale, on est souvent mouillé. Il ne faut pas être claustro, la mine se trouve trente étages sous terre. Il faut accepter d’être seul et loin de sa famille… »

Pendant leur semaine de repos, les Français s’envolent parfois pour l’Asie – Bali n’est qu’à trois heures de vol –, afin de décompresser ou de flamber. Perth est loin d’être un nouveau Dubai. C’est peut-être même l’inverse : au lieu d’influenceurs oisifs, on y trouve des travailleurs acharnés qui ne sont pas venus pour s’amuser ou fuir la fiscalité française.

« C’est un renversement total de l’esprit du “working holiday visa”, observe Jean-Laurent Cassely, essayiste spécialiste des modes de vie. Dans les années 2000-2010, on connaissait ce diplômé qui cherchait sa voie lors d’un break à l’étranger. Ici, c’est plutôt un “working visa”. On veut d’abord travailler avant d’être en vacances. C’est un mélange entre la quête de sens et la dynamique entrepreneuriale. »

« Même si ce phénomène est certainement très minoritaire, le fait que des Français aient l’idée de se rendre à l’étranger pour gagner leur vie est révélateur, estime de son côté Antoine Foucher, économiste et auteur de Sortir du travail qui ne paie plus (Éditions de l’Aube). Cela montre que les gens sont prêts à bosser si ça paie ! L’énergie est là, mais en France le travail n’est pas assez rémunérateur. »

Lorsqu’il a débarqué en Australie à 29 ans, Kevin avait baroudé en Asie. Il parlait bien anglais mais ne possédait aucun diplôme. Quelques formations plus tard, le jeune homme originaire d’Aulnay-sous-Bois et de Valence a atterri dans une mine où il gagne à présent 4 650 dollars australiens par semaine (12 000 euros par mois) comme « mechanical fitter », technicien sur les machines.

Quand je vais au boulot, je sais que ça en vaut la peine. En Australie, je vois des Français réussir sur lesquels on n’aurait pas misé un euro chez eux !

Kevin

Son permis vacances-travail est clairement orienté travail : il accepte toutes les missions possibles. Il espère économiser 250 000 dollars australiens en trois ans. Une somme qu’il voudrait investir dans un portefeuille d’actions d’entreprises d’intelligence artificielle et dans la construction d’une villa à Bali. « Les jeunes n’ont pas de problème à travailler quand la rémunération suit, souligne-t-il. Quand je vais au boulot, je sais que ça en vaut la peine. En Australie, je vois réussir des Français sur lesquels, chez eux, on n’aurait pas misé un euro ! »

Fin 2025, l’arrivée de milliers de Français a fait frémir le sujet sur TikTok et Instagram. Ibrahim est l’un d’eux. En septembre dernier, un mois après avoir eu son bac, il tombait sur des vidéos sur TikTok et atterrissait en Australie à seulement 18 ans. « Je savais que les études, ça allait être compliqué pour moi », admet ce débrouillard originaire de Meyzieu, en banlieue lyonnaise. Pour se payer le voyage, il a travaillé dans un centre social les mercredis et dans un complexe de jeux pour enfants les week-ends.

En Australie, il est « blaster », celui qui manie un nettoyeur à haute pression ultrapuissant. « Ici, les patrons ne comptent pas les heures. J’ai déjà bossé quinze heures d’affilée, de 6 à 21 heures. Après, si on est motivé, l’Australie, c’est incroyable. » Fort de 11 000 abonnés sur TikTok, Ibrahim donne à son tour des conseils pour les Français intéressés par l’aventure.

Le modèle anglo-saxon très apprécié

Parmi les centaines de messages qu’il reçoit, ceux de femmes voilées qui demandent si le pays est « safe ». C’est un élément d’attraction pour les jeunes musulmans : le modèle social anglo-saxon, très libéral, autorise le port du voile au travail. De quoi convaincre Lina de rester vivre en Australie : « En France, je ne pouvais pas être embauchée à cause de mon voile. En Australie, mes collègues me jugent par rapport à mon travail, et non par rapport à mon physique. »

Son cousin Wassim, qui s’est aussi rendu au pays des kangourous, qualifie l’Australie de « pays libre » : « On me laissait prier et porter la barbe. Les gens ne te parlent jamais de religion. Cela m’a changé, car j’avais l’habitude de prier en cachette. Là, on m’encourageait à le faire au travail. »

Dans cette terre d’immigration, néanmoins, les Français n’ont pas toujours bonne réputation. Dans le viseur des Australiens, les « French arabics », surnom péjoratif donné aux Français d’origine maghrébine qui se comportent mal à l’étranger. « Certains ont fait n’importe quoi là-bas, ils nous ont cramés, regrette Wassim, qui a travaillé comme Uber et déménageur en Australie. Pourtant, ils n’ont aucune excuse : là-bas, il n’y a pas de racisme ! Et on peut facilement travailler et bien gagner sa vie. »

Cette mauvaise réputation précède les French arabics puisque, en Australie, le vol est surnommé « French shopping » (« emplettes à la française ») depuis plus de dix ans. « Les Français sont réputés pour modifier leurs fiches de paie et mentir sur leur CV, admet Sonny. On a un côté débrouillard, mais certains ne savent pas doser. Quand tu dis que tu as bossé dans la construction mais que tu ne sais pas tenir un outil… »

Peu de diplômes requis, une certaine liberté religieuse, une météo ensoleillée, un pouvoir d’achat important… La formule australienne a de quoi plaire. « Pour réussir là-bas, il faut de la débrouillardise, de la détermination, et ça, les mecs de quartier l’ont quand il y a le gain au bout », observe Sonny.

Seulement, le conte de fées australien n’est pas toujours celui vendu sur TikTok. « Les vidéos qui te promettent 10 000 euros par mois en tant que coursier Uber Eats, ce sont des salades », tranche Wassim, parti « plein de beaux rêves » et rentré en France au bout d’un an et demi à la suite d’une rude expérience.

Après deux mois chez Uber, il a travaillé six mois dans la construction et cinq mois comme déménageur. Certes, il était payé 50 dollars australiens (30 euros) de l’heure. Mais il en est revenu, dit-il, avec « les mains bousillées ». « Le deal, c’est : “Tu casses ton corps, on te paie en conséquence.” Ils savent qu’on ne restera pas longtemps, alors ils cherchent à nous user. On est de la pure main-d’œuvre à la place des machines. »

À ceux qui voudraient tenter l’expérience, Lina conseille de bien parler anglais, mais aussi de se « former à un métier spécifique en France, du type soudeur ou électricien », avant d’aller l’exercer en Australie. « C’est là-bas que j’ai compris que le savoir-faire français était exceptionnel, abonde Wassim. J’avais un collègue tailleur de pierre, installé depuis dix ans dans le pays. Son travail était tellement valorisé qu’il ne se voyait pas revenir en France. »

Peu de jeunes interrogés comptent revenir en France. Si Sonny et Wassim sont rentrés, Chris souhaite devenir « entrepreneur en Australie » et développe une application. Mohamed, 28 ans, « rigger » (sorte d’assistant grutier en mines), rêve de « nomadisme digital » et de « démarrer un business dans l’IA ». Lina aimerait aussi créer une entreprise, « mais pas en France ». Pour voir sa famille, la jeune femme s’inflige parfois les dix-sept heures de vol de Perth à Paris. De France, à part ses proches, ne lui manquent que « les croissants et les pains au chocolat ».

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