
L’excellent Antoine Levy, qui professe l’économie à Berkeley, a déchaîné les passions il y a quelques jours en publiant sur X un graphique reprenant des données de l’Insee et montrant que le salaire net moyen des cadres du secteur privé, corrigé de l’inflation, était revenu en 2023 à son niveau de… 1996. Vous avez bien lu : en France, un cadre ne gagne pas plus aujourd’hui qu’il y a une trentaine d’années.
Certes, leur nombre a beaucoup augmenté ces dernières décennies, jusqu’à représenter 20 % des salariés du privé. Leurs situations sont donc de plus en plus diverses. Il n’en reste pas moins que 50 % d’entre eux sont titulaires d’un Bac + 5.
Une lutte des classes à l’envers
Sans sombrer dans l’économisme radical, on imagine facilement les conséquences politiques d’une telle (non) évolution sur le ressentiment que les cadres, qui sont donc souvent diplômés du supérieur, entretiennent vis-à-vis, pêle-mêle, de la classe politique, des entreprises et des retraités. Une telle frustration ne peut qu’être génératrice de populisme, de conflits intergénérationnels et de lutte des classes. Cette dernière opère d’ailleurs à l’envers puisque, sur la même période, le salaire net réel des employés a augmenté de 10 % et celui des ouvriers de 15 %, la moyenne des salariés français tournant autour de 13 %, ce qui est faible dans l’absolu.
La gauche pourrait y voir le signal positif d’une réduction des inégalités. L’auteur de ses lignes s’alarme plutôt d’une société incapable de récompenser une partie de ceux qui prennent des responsabilités. Au-delà de ces considérations, le graphique diffusé par Antoine Lévy soulève trois questions de fond.
Une échelle des salaires écrasée
Le premier réside dans la politique salariale encouragée par les pouvoirs publics depuis le début des années 1990. En synthèse, elle a consisté à augmenter nettement le Smic, en allégeant les cotisations patronales sur les bas salaires pour ne pas pénaliser l’emploi des personnes les moins qualifiées. Cette politique a rempli son objectif dans la mesure où ces emplois se sont multipliés et les salaires les plus bas ont été revalorisés. Mais son principal effet pervers a été de transférer le financement de la protection sociale sur les personnes plus qualifiées et mieux payées. Ce faisant, cette politique a écrasé l’échelle des salaires nets et concouru au caractère excessivement redistributif de notre Etat-providence.
A l’exact inverse de ce que ressasse la doxa du Nouveau Front populaire, la France a opéré un transfert salarial (brut et net) massif des cadres les mieux payés vers les ouvriers et les employés les moins rémunérés. Pourquoi pas, mais on voit aujourd’hui les limites de cette approche.
L’appel de l’étranger
Le deuxième problème découle du premier. L’ensemble des sources disponibles semble montrer une croissance modérée mais opiniâtre des expatriations de cadres depuis une vingtaine d’années. Les raisons le plus souvent invoquées sont l’ouverture linguistique et culturelle, et l’acquisition de nouvelles compétences. Très bien.
Force est néanmoins de constater que les destinations les plus prisées sont systématiquement celles où les salaires nets après impôts sont supérieurs à ceux pratiqués en France : la Suisse, le Luxembourg, le Royaume-Uni, et même Singapour ou Dubaï, pays passionnant mais qui, en termes d’histoire, ne vaut peut-être pas la Grèce. Le télétravail facilite évidemment ces départs à l’étranger. L’attractivité de notre pays pour les cadres est un angle mort de nos politiques, mais le problème existe bel et bien et la collectivité le paie par un moindre dynamisme économique.
La triple peine des cadres
Le troisième écueil, c’est qu’il est difficile d’augmenter l’offre de travail dans un pays où il est si mal rémunéré. C’est l’un des sujets traités dans le livre de Franck Morel et Bertrand Martinot qui vient de sortir aux éditions Hermann et s’intitule fort justement Le travail est la solution. Solution à nos problèmes sociaux, financiers, environnementaux. Au-delà des cadres, Morel et Martinot soulignent que c’est toute la grille des salaires qui se retrouve sous tension, ce qui conduit les deux experts à formuler des propositions pertinentes sur la participation, l’intéressement, voire le conditionnement des aides publiques aux efforts salariaux.
Les cadres français sont victimes de la faiblesse de la croissance, de la « préférence française » pour le travail moins qualifié et de la pression économique que leur impose leur hiérarchie. C’est franchement beaucoup.
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