Christian Dubé a défendu à plusieurs reprises sa loi spéciale sur la rémunération des médecins, sur le plateau de Tout le monde en parle dimanche soir. Pendant ce temps, devant l’édifice de Radio-Canada, des centaines de professionnels de la santé manifestaient contre la loi, adoptée sous bâillon.
« Je pense qu’on est à la bonne place pour avoir une bonne discussion avec les médecins », a dit M. Dubé. Selon le ministre de la Santé, les conditions depuis le dépôt du projet en mai « n’ont pas permis une belle communication ». Il estime que cela changera maintenant que la loi est adoptée.
Lisez l’article « La loi spéciale adoptée sous bâillon »
Ces propos de Christian Dubé, lancés dimanche soir sur les ondes de Radio-Canada, entrent en contradiction avec les récents développements dans le dossier de la rémunération des médecins, et plus largement, de la réforme qu’il mettrait en place.

PHOTO KARINE DUFOUR, TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE TOUT LE MONDE EN PARLE
Christian Dubé sur le plateau de Tout le monde en parle, dimanche soir
Les négociations de la Coalition avenir Québec (CAQ) avec les deux fédérations de médecins de la province n’ont pas abouti et ont fait monter la grogne dans le milieu de la santé. La Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) conteste la loi devant les tribunaux.
Puis son président, le Dr Vincent Oliva, accuse ouvertement M. Dubé de « dérive autoritaire » pour avoir présenté une loi « liberticide » grâce à une « méthode soviétique ».

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE
Le président de la FMSQ, le Dr Vincent Oliva, réagissant à la loi spéciale du gouvernement vendredi
Questionné sur les critiques du Dr Oliva, le ministre Dubé a rétorqué « qu’il faut rester calme ». « Je n’embarquerai pas dans ce jeu-là. »
Il a aussi demandé du temps pour expliquer au public le projet de loi, dans les prochains jours et les prochaines semaines.
Dans la nuit de vendredi à samedi, 90 députés de l’Assemblée nationale ont voté en présence du premier ministre François Legault sur l’adoption du projet de loi 2 (63 pour, 27 contre).
Celui-ci, déposé vendredi matin, reprend les principes généraux du PL 106, mais inclut aussi une série d’articles qui mettent fin aux moyens de pression des médecins, en plus de confirmer que 15 % de la rémunération des médecins sera liée à des indicateurs de performance. Les enveloppes de la FMSQ et de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) seront aussi gelées jusqu’en 2028.
Par conséquent, pénalités financières, années de pratique diminuées et système de « surveillance » sont prévus pour éviter l’exode des médecins et maintenir leur assiduité.
Plus largement, M. Dubé reconnaît que son chantier représente un « changement majeur ». Il souhaite à terme que les médecins récupèrent « l’ensemble de leur compensation en atteignant les cibles » de performance, qui misent notamment sur le nombre de patients rencontrés.
Je ne fais pas ça contre les médecins, je le fais pour les patients.
Christian Dubé, ministre de la Santé, en entrevue à Tout le monde en parle
Le ministre de la Santé a ajouté que 1,5 million de Québécois sont toujours sans médecin de famille, y compris 200 000 personnes atteintes de maladies chroniques.
Ne comptant pas briguer un prochain mandat comme député aux élections générales de 2026, Christian Dubé rejette également l’accusation selon laquelle son projet de loi et ses actions pour le défendre seraient motivés par la réalisation d’un « capital politique ».
« Je le fais parce que j’y crois et parce que je pense que c’est la bonne chose », a-t-il répondu.
La santé en grogne
Plusieurs centaines de travailleurs et travailleuses de la santé, de même que des citoyens, se faisaient entendre devant le bâtiment de Radio-Canada, dimanche soir, sous les klaxons encourageants de nombreux véhicules.
Sur des dizaines de pancartes, on pouvait lire des slogans comme « Non à la médecine fast-food », « Système brisé, bravo Dubé », « Ça va mal aller » et « Dubé et Legault, les psychiatres vous offrent une consultation gratuite ». Pendant ce temps, les participants scandaient à répétition « Dehors Dubé, laissez-nous soigner », « PL2 dangereux » et « Mensonges en direct », une fois le segment du ministre diffusé.
« Je ne comprends pas comment, en démocratie, on peut passer une loi sous bâillon. Il n’y a pas de nécessité de faire ça », pense Amal Abdel-Baki, psychiatre et chercheuse rencontrée sur place.
Le système ne fonctionne pas. Des anges gardiens pendant la pandémie, là, on est rendus des moins que rien.
Amal Abdel-Baki, psychiatre et chercheuse
« Un inspecteur le matin pour voir si je me présente au travail, c’est de ne pas nous traiter comme si on est des gens. C’est de nier notre sens de l’honneur et du devoir », a ajouté Mélanie Bélanger, présidente de l’Association des gastro-entérologues du Québec, à ses côtés.

PHOTO CHARLES WILLIAM PELLETIER, COLLABORATION SPÉCIALE
Au centre, Mélanie Bélanger, présidente de l’Association des gastro-entérologues du Québec
La Dre Bélanger croit, comme plusieurs personnes rencontrées par La Presse, que la loi est « misogyne », en raison des impacts que pourraient par exemple avoir des congés de maternité d’une employée sur ses cibles de performance.
« Moi, j’ai peur que le gouvernement puisse prolonger sa dérive autoritaire et brimer les droits d’autres groupes. Nous, on est syndiqués, mais il y a beaucoup de gens marginalisés, comme les immigrants, qui n’ont personne pour les protéger », s’inquiète pour sa part Nicolas Cadet, ophtalmologiste. « Aux États-Unis, le mouvement MAGA commence par attaquer un groupe, puis ça devient une excuse pour en attaquer d’autres. »
Le droit des médecins de manifester est limité, notamment par l’interdiction de mener des actions concertées. C’est donc Caroline Laberge, cofondatrice du groupe citoyen Uni-es pour la Santé, qui a organisé l’évènement de dimanche.
Jointe au téléphone par La Presse, la résidante de Jonquière croit que les patients deviendront « moins importants » et qu’ils seront « moins bien traités ». Elle juge que le gouvernement a agi de façon « antidémocratique » et que nous approchons de « quelque chose de complètement absurde pour les citoyens ».
Avec Fanny Lévesque, La Presse
Ce que prévoit le projet de loi
- Lier 15 % de la rémunération des médecins à des indicateurs de performances collectives. Les cibles pourront être « nationales », et donc à l’échelle de la province, ou « locales et territoriales » comme dans une clinique ou une région ;
- Revoir le mode de rémunération des médecins de famille pour inclure la capitation, qui est le contraire de la rémunération à l’acte. C’est-à-dire que les médecins, plutôt que d’être payés pour chaque service rendu, recevraient une somme globale pour les patients sur leur liste ;
- Introduction du concept des pastilles de couleur pour évaluer le patient. Ce code de couleurs est lié à la rémunération par capitation. Ainsi, un médecin touche plus pour un patient vulnérable (rouge) que pour un patient en santé (vert) ;
- Revoir le modèle de prise en charge pour l’accès à la première ligne. Québec imposera aussi une prise en charge de 100 % des Québécois. Les patients orphelins (qui ne sont inscrits nulle part) seront donc « affiliés » à un milieu de soins, le plus près de leur domicile. Pour ceux déjà inscrits, rien ne change, assure le gouvernement.
Fanny Lévesque, La Presse
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