
C’est acté. Mardi 16 avril 2024, Carlos Tavares, DG du groupe Stellantis, s’est vu attribuer la coquette de somme de 36,5 millions d’euros de salaire pour l’année 2023.
Les actionnaires du quatrième groupe automobile mondial ont approuvé à 70,2 % cette rémunération lors d’un vote en assemblée générale, organisée à Amsterdam, la même journée.
Une somme astronomique qui ranime la polémique sur les salaires des grands patrons français. Surtout quand on sait que les rémunérations de ces derniers ont augmenté, en 2022, deux fois plus vite que celles des salariés.
Une dissonance vite balayée par le directeur général lui-même au micro de France Bleu : « Il y a une dimension contractuelle entre l’entreprise et [moi] (…) Si vous estimez que ce n’est pas acceptable, faites une loi et je la respecterai. » Narquois.
Car rien n’est illégal, en effet. Mais dans les faits, comment est-ce possible de gagner autant ? Pourquoi ? Et est-ce justifié ?
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« Motiver le dirigeant »
Pour obtenir un salaire à six chiffres, une proposition de rémunération est formulée par les administrateurs de l’entreprise concernée – ici Stellantis. Ces dernières siègent au conseil d’administration.
Au sein de celui-ci, « un comité spécialisé, souvent aidé par des cabinets d’experts en rémunération des dirigeants, va établir un montant qui sera proposé et validé par le conseil d’administration puis soumis au vote des actionnaires » lors d’une assemblée générale (AG), résume Charles Pinel, directeur général de Proxinvest, cabinet privé qui conseille des sociétés lors des votes en AG, contacté par la rédaction.
En général, pour fixer une rémunération, l’idée est de trouver un niveau qui va permettre de motiver le dirigeant et d’aligner ses intérêts avec ceux des actionnaires.
Les salaires des autres grands dirigeants sont aussi pris en compte : « Des études de benchmark sont réalisées en prenant des sociétés comparables, souvent dans le monde entier, et une proposition est formulée à partir de cela « , ajoute le directeur de Proxinvest.
Le but, éviter la fuite du candidat que l’on aimerait retenir vers une autre entreprise, ou alors, vers l’étranger. « C’est un peu comme Kylian Mbappé et le PSG », illustre Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, joint par actu.fr. « Ce sont des personnes qui estiment qu’il leur faut cette personne-là afin de dégager le plus de bénéfices possibles dans l’entreprise. »
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Les primes et les actions
De quoi sont composés les 36,5 millions d’euros ? La rémunération d’un grand patron comprend un salaire annuel fixe, mais aussi des rémunérations variables qui font grimper la cagnotte. Dans le cas de Carlos Tavares, son salaire annuel fixe pour l’année 2023 est de deux millions d’euros.
S’ajoutent ensuite « un bonus annuel variable (de presque 6 millions d’euros, NDLR) corrélé aux critères de performance annuelle, et des attributions d’actions gratuites (qu’il ne récupèrera que sur le moyen terme) », poursuit Charles Pinel.
Autrement dit, des primes sur le court et moyen/long terme, et notamment celle de 10 millions d’euros pour la transformation du groupe, en 2021, après la fusion de PSA et Fiat Chrysler.
À cela s’ajoute également des jetons de présence (une rémunération attribuée à chaque présence dans les assemblées), des avantages en nature, des stocks-options… Pour l’exercice 2023, Carlos Tavares touchera dans un premier temps 23,5 millions d’euros, versés en grande partie en actions.
Un vote non-contraignant
Le vote effectué par les actionnaires, mardi 16 avril, aux Pays-Bas, n’était pas contraignant, car il ne se situait pas en France. Une différence de législation qui pèse sur la balance. En cas de vote contraignant (comme c’est le cas lorsque les AG qui se déroulent en France), si la majorité vote contre, les variables ne sont pas versés ou attribués. Seule la rémunération annuelle fixe est retenue. À l’inverse, lorsque le vote n’est que consultatif, l’intégralité de la somme proposée est maintenue. C’est le cas pour Carlos Tavares.
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Un salaire à l’américaine
Un gros salaire, donc, dont se défend d’ailleurs Carlos Tavares lui-même, qu’il juge corrélé à « 90 % (…) avec les résultats de l’entreprise. »
Stellantis, qui détient les marques Peugeot, Citroën, Fiat ou encore Dodge, a réalisé un bénéfice record de 18,6 milliards d’euros pour 2023, soit une hausse de 11 % sur un an. Le chiffre d’affaires s’approche des 190 milliards d’euros.
Des milliards, des millions, les salaires et chiffre d’affaires qui côtoient les sommets font grincer des dents en France. Outre-Atlantique, beaucoup moins. Charles Pinel souligne à ce titre que la proposition de rémunération de Carlos Tavares ressemble beaucoup aux pratiques américaines : « Aux États-Unis, les dirigeants des sociétés américaines sont mieux payés qu’en Europe », précise Charles Pinel.
L’un des arguments de Stellantis est de dire « une grande partie de l’activité de Stellantis est effectuée aux États-Unis (environ 48 % de leur chiffre d’affaires) », il leur paraît ainsi légitime de se comparer aux sociétés américaines.
En 2022, selon le Wall Street Journal, le salaire moyen des PDG des grandes entreprises américaines était de 14,2 millions de dollars.
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Un entre-soi à préserver
Après avoir décortiqué la façon dont le salaire est composé, il faut aussi regarder du côté de celles et ceux qui en font la proposition. Dans la majorité des cas, les administrateurs sont, eux-mêmes, dirigeants de grandes sociétés. À Stellantis, il suffit de jeter un coup d’œil sur les personnes qui composent le comité des rémunérations, dans le rapport annuel financier de 2023, disponible sur le site internet de l’entreprise.
Figure notamment l’homme d’affaires français Henri de Castries, ancien président et directeur général du groupe d’assurance Axa, actuel président de l’Institut Montaigne, think thank qui promeut des idées libérales.
Sans oublier Fiona Clare Ciconni, ancienne directrice des ressources humaines pour le groupe pharmaceutique AstraZeneca. Ou encore Benoît Ribadeau-Dumas, haut fonctionnaire et industriel français, ex-directeur de cabinet d’Edouard Philippe et ex-directeur du groupe Thales (la branche Thales Underwater Systems).
Et la femme d’affaires américano-philippine Wan Ling Martello, ancienne directrice financière de Nestlé dans les années 2010 et siégeant dans les conseils d’administration d’Alibaba ou encore Uber.
Des personnages importants, aux CV renfloués, qui aliment « un entre-soi influençant très certainement le montant (de la rémunération finale) », estime Charles Pinel.
Une dimension importante confirmée par Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités : « Ce sont des personnes qui se connaissent, se croisent et s’entrecroisent, dans des dîners ou autres (…) On imagine que refuser une augmentation à la personne que vous côtoyez tout le temps, et qui se retrouvera dans une autre AG d’une entreprise peut être délicat. »
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« Il faut avoir travaillé 14 siècles »
Ce microcosme fait sens dans ces sphères financières des grands groupes français, à l’image de Stellantis. Mais de l’autre côté de l’échiquier, un salaire qui se compte en millions d’euros tient surtout de l’incompréhension.
« Est-ce que l’on est capable de comprendre cela ? Cela dépasse l’entendement« , questionne Louis Maurin. « Il faut s’interroger sur une société où un travailleur de base, dans des conditions difficiles, qui se lève tôt, subit des contraintes parfois violentes sur le corps, ne va gagner (que) 1 400 euros. »
Le seuil de richesse en France, calculé par l’Observatoire des inégalités, est calculé à 3 800 euros net après cotisations, pour une personne seule. Le salaire médian, quant à lui, est de 2 100 euros net après cotisations.
Pour rattraper un salaire de 36 millions d’euros, il faut avoir travaillé 14 siècles.
14 siècles, où de façon plus concrète, il faudrait s’être retroussé les manches… depuis le Moyen Âge. « Cela n’a plus de sens », se désole Louis Maurin.
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Des stratégies personnelles
Car avec 36 millions, abonde le président de l’Observatoire des inégalités, ce ne sont plus les dépenses de la vie courante qui sont réalisées.
Avec 36 millions, on n’achète pas non plus plusieurs maisons, ou plusieurs voitures… Ce sont des stratégies (financières, NDLR) qui permettent de protéger ses enfants pendant des générations et des générations, en accumulant de l’argent.
Cet argent vient aussi répondre à un prestige personnel. « Par exemple », image Louis Maurin, « certains vont devenir des grands mécènes de l’art ou encore font se faire apparaître en bienfaiteur de l’humanité, par des actions de philanthropie ». En septembre 2023, Bernard Arnault, patron de LVMH, avait versé dans le charity business en octroyant le joli don de 10 millions d’euros aux Restos du Cœur. Une pratique, là encore, très américaine.
Faut-il légiférer ?
Comme l’admet volontiers Louis Maurin, avoir un gros chèque pour salaire n’a rien d’illégal : « Carlos Tavares n’est pas un voleur, il respecte la loi ».
S’il existe en France une loi instaurant un salaire minium (le Smic), pourquoi ne pas instaurer une loi instaurant un salaire maximum ?
L’idéal serait d’avoir une loi qui contraigne les votes dans les assemblées générales. Ou alors, de payer plus d’impôts afin de réduire les écarts. Ou encore, considérer que la collectivité puisse récupérer une partie de l’argent.
En attendant, Matthias Tavel, député LFI, a annoncé mercredi 17 avril vouloir déposer une proposition de loi afin de fixer un salaire maximum dans les entreprises, « en limitant à 20 les écarts entre la plus grande rémunération et le plus petit salaire ».
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