
Le travail, sa rémunération, ses conditions, mais aussi sa compétition avec l’intelligence artificielle, sera l’une des grandes questions des prochaines élections présidentielles. Comme d’habitude, elle sera posée avec son « double » : le mérite. Le mérite des « bons travailleurs », ceux « qui se lèvent tôt » ou, dans les termes de M. Glucksmann lorsqu’il a annoncé sa candidature sur TF1, ceux « qui se donnent la peine de travailler, de produire, de créer ».
Comment propose-t-il de les soutenir ? En intervenant sur leur « fiche de paie ».
Un labeur non reconnu et non rémunéré
Ce faisant, il oublie, comme l’ensemble du monde politique, les travailleurs invisibles qui n’ont pas de fiche de paie et qui ne sont pas des employés : les travailleurs indépendants comme les professionnels de la création, une partie des agriculteurs, des chercheurs, des entrepreneurs sociaux, des startupers, des acteurs de la transition, des sportifs de haut niveau, mais aussi tous les contributeurs non rémunérés comme les aidants, les pompiers ou les bénévoles.
Eux aussi « se donnent la peine de travailler, de produire, de créer », sans reconnaissance de leur apport, de leur mérite et de leurs droits. Leur labeur non reconnu et non rémunéré est pourtant exploité par l’économie lucrative à son bénéfice et à leur détriment. Seulement 7 % des professionnels de la création gagnent le smic ou plus, alors qu’en France l’industrie créative rémunère 1,1 million de personnes par ailleurs, pour un chiffre d’affaires de 102,7 Md€ (milliard d’euros).
En 2020, 22 % des agriculteurs vivaient sous le seuil de pauvreté selon l’Insee, alors que la filière alimentaire réalisait des ventes de 124,5 Md€. Notre travail gratuit dans la sphère numérique équivalait alors à 1,2 million d’emplois quand l’industrie numérique française employait officiellement 700 000 personnes. À cette époque, l’activité contributive des Français – activité productive non rémunérée, hors fiche de paie – représentait l’équivalent de 68 % du PIB. Il aurait été impossible de la payer et de faire des profits en même temps.
Des professionnels-contributeurs en colère
L’enjeu social n’est pas de la rétribuer dans son intégralité, c’est impossible, mais de prendre conscience de la part des personnes précaires en France qui travaillent à vide, sans rémunération, sans continuité de revenus, sans protection ni représentation sociale. « Rétablir la cohérence de la République », comme appelle à le faire M. Glucksmann, implique de regarder cette incohérence-là en face et d’y remédier.
Toutes les catégories de « professionnels-contributeurs » expriment leur colère et leur désarroi et demandent des solutions : les pompiers, les agriculteurs, les aidants, les chercheurs.
Les professionnels de la création préparent d’ailleurs en ce moment deux propositions de loi qui vont dans ce sens, dans l’esprit de la loi Jean Zay de 1936. Celle-ci n’a jamais été votée car les débats ont été interrompus par le déclenchement de la guerre. Elle demandait que l’on traite les artistes-auteurs comme des travailleurs, sans pour autant les déposséder de leurs droits de propriété sur leurs œuvres.
Des catégories sociales dépassées
Pour répondre à l’attente des professionnels-contributeurs qui ne gagnent pas le smic ou qui ne gagnent rien alors qu’ils se consacrent à leur travail à plein temps, M. Glucksmann, mesdames et messieurs les candidats à la présidence de la République, que comptez-vous faire ?
Allez-vous continuer à utiliser des catégories sociales dépassées par le monde du XXIe siècle ? Allez-vous continuer à parler de la « fiche de paie » sans égard pour tous les professionnels-contributeurs aux abois et épuisés ? Ou allez-vous commencer à poser les questions contemporaines pour être en mesure de trouver des réponses pertinentes, efficaces et justes ? On ne résout pas les problèmes d’aujourd’hui en regardant le monde d’hier. On ne trouve pas de solution aux problèmes mal posés.
Au XXIe siècle, il est temps d’intégrer l’activité contributive dans la réflexion sur le travail. À défaut, avec les transformations du travail en cours, la pauvreté augmentera et la frustration des « travailleurs » non reconnus – les professionnels-contributeurs – explosera. Une situation des plus destructrices pour la démocratie.
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